Processeur quantique sur silicium dans une salle blanche high-tech
Deep Tech & R&D

Quobly lève 115 M€ : la France accélère dans la course au quantique sur silicium

Le 3 juin 2026, la start-up grenobloise Quobly annonce une levée de fonds de Série A de 115 millions d'euros menée par Bpifrance, STMicroelectronics et SEALSQ. Objectif : industrialiser ses processeurs quantiques sur silicium et commercialiser un premier ordinateur accessible via le cloud dès la fin de l'année. L'opération s'inscrit dans une dynamique de renforcement de la souveraineté quantique européenne, une semaine après l'annonce par Emmanuel Macron d'une enveloppe d'un milliard d'euros supplémentaire pour la filière.

AKAOR Editorial · 6 Juin 2026 · 8 min de lecture

Résumé exécutif

Fondée en 2022 et forte de plus de 100 collaborateurs, Quobly franchit une étape décisive. Sa Série A de 115 millions d'euros, l'une des plus importantes levées deeptech françaises de l'année, doit financer l'industrialisation de sa technologie de qubits sur silicium et le lancement de son premier produit commercial, Alloy Pioneer, accessible via le cloud sous la plateforme Alloy Forge. Le tour de table réunit des acteurs industriels de premier plan (STMicroelectronics, Air Liquide via ALIAD, Soitec, Orano) et institutionnels (Bpifrance via le fonds Deep Tech 2030, Fonds EIC européen), témoignant d'une convergence rare entre politique industrielle et vision technologique.

Cette opération survient dans un contexte d'accélération des investissements publics : le 22 mai 2026, Emmanuel Macron annonçait une enveloppe supplémentaire de 1 milliard d'euros pour le plan Quantique du programme France 2030, complétée par 550 millions pour les semi-conducteurs. La simultanéité de ces annonces n'est pas fortuite : elle dessine les contours d'une stratégie française assumée de souveraineté computationnelle, où le quantique et les semi-conducteurs sont traités comme deux faces d'une même pièce technologique.

Les faits

  • Bpifrance annonce le 3 juin 2026 que Quobly lève 115 millions d'euros en Série A. Le tour est mené par Bpifrance (fonds Deep Tech 2030), SEALSQ et STMicroelectronics, avec la participation du Fonds EIC, Blast, ALIAD (Air Liquide) et Innovacom.
  • Quobly prévoit de commercialiser son premier ordinateur quantique, Alloy Pioneer, accessible en cloud dès fin 2026 via la plateforme Alloy Forge, avec un déploiement en infrastructures HPC prévu en 2027.
  • La technologie de Quobly repose sur des qubits sur silicium en technologie FD-SOI sur wafers 300 mm, exploitant les standards industriels éprouvés de la microélectronique. L'entreprise revendique une compatibilité native avec les contraintes des data centers existants.
  • Photonics France rapporte que le 22 mai 2026, Emmanuel Macron a annoncé 1 milliard d'euros supplémentaires pour le plan Quantique et 550 millions pour les semi-conducteurs, issus de France 2030. L'annonce a été faite en clôture d'un forum européen au Très Grand Centre de calcul du CEA à Bruyères-le-Châtel.
  • STMicroelectronics, via son Executive Vice President Laurent Malier, déclare que « le calcul quantique ne pourra atteindre l'échelle attendue par les clients HPC que si les systèmes quantiques de rupture peuvent être industrialisés avec la rigueur des standards de l'industrie des semi-conducteurs », justifiant l'investissement direct du groupe dans Quobly.
  • L'entreprise, basée à Grenoble, dispose de filiales à Singapour et au Canada et avait déjà levé 19 millions d'euros en amorçage entre 2023 et 2025.

Analyse stratégique

1. Le pari du silicium face aux ions piégés et supraconducteurs. Là où Quantinuum mise sur les ions piégés, et IBM ou Google sur les circuits supraconducteurs, Quobly a fait le choix du silicium FD-SOI. Ce positionnement n'est pas anodin : il s'agit du seul substrat pour lequel il existe déjà une chaîne de fabrication industrielle mature, maîtrisée par STMicroelectronics à Crolles. Le pari est que la compatibilité avec les procédés 300 mm permettra une montée en échelle plus rapide et moins coûteuse que les approches concurrentes, dont les rendements de fabrication restent problématiques. Si ce pari se vérifie, Quobly pourrait capter une part significative du marché des utilisateurs HPC qui n'attendent pas la suprématie quantique théorique mais des avantages computationnels pratiques et intégrables dans leurs infrastructures existantes.

2. Un écosystème industriel intégré, atout différenciant. Le tour de table ne se limite pas à des investisseurs financiers. Il assemble une chaîne de valeur quasi complète : STMicroelectronics pour la fabrication 300 mm, Air Liquide pour la cryogénie, Soitec pour les substrats, Orano pour le contrôle procédé. Cette structuration, pilotée par Bpifrance, ressemble davantage à un consortium de R&D industrielle qu'à un tour de capital-risque classique. Elle réduit significativement le risque d'exécution technologique : Quobly n'a pas à internaliser des compétences que ses partenaires maîtrisent déjà à l'échelle industrielle.

3. Souveraineté quantique : la France structure une filière complète. Avec 1,55 milliard d'euros cumulés (1 milliard pour le quantique, 550 millions pour les semi-conducteurs) annoncés en mai 2026, la France adopte une approche que l'on pourrait qualifier de « full stack » souverain : des substrats aux algorithmes, en passant par la fabrication et la cryogénie. Quobly est le bénéficiaire direct de cette doctrine. Dans un contexte où les États-Unis et la Chine investissent massivement dans le quantique (le plan américain dépasse 3 milliards de dollars, les investissements chinois sont opaques mais probablement supérieurs), la question n'est plus de savoir si l'Europe peut rivaliser en volume d'investissement, mais si elle peut concentrer ses ressources sur quelques champions industriels crédibles. Quobly, avec ce tour de table, devient l'un de ces champions.

4. Course à la commercialisation : le cloud comme accélérateur. La stratégie de mise sur le marché de Quobly est pragmatique : proposer l'accès cloud (Alloy Forge) dès 2026 plutôt que de viser uniquement la vente de machines physiques. Cette approche, déjà adoptée par IBM (IBM Quantum Experience) et AWS (Braket), permet de générer des revenus récurrents tout en constituant une base d'utilisateurs et en itérant sur le produit en conditions réelles. La cible HPC pour 2027 indique néanmoins que l'ambition dépasse le simple laboratoire virtuel : Quobly vise le marché des centres de calcul intensif, où les budgets sont significatifs et les besoins en puissance de calcul insatiables.

Impact business et sectoriel

  • Pour l'écosystème deeptech français : cette levée de 115 M€ crée un précédent. Avec les 40 M€ levés par la deeptech photonique néerlandaise Eyeo et les ambitions affichées par le Canada pour sa filière photonique, un effet d'entraînement se dessine à l'échelle européenne. Les fonds de capital-risque généralistes, jusqu'ici réticents face aux horizons longs du quantique, pourraient reconsidérer leur position en voyant des industriels comme STMicroelectronics et Air Liquide prendre des positions directes.
  • Pour les concurrents : Quantinuum, qui prépare une IPO qui pourrait dépasser 20 milliards de dollars, et IonQ (coté au NYSE, capitalisation d'environ 8 milliards) voient émerger un compétiteur européen crédible sur un segment technologique différencié. La course n'est plus seulement technologique : elle devient industrielle et géopolitique.
  • Pour les utilisateurs HPC : les centres de calcul intensif et les grands groupes industriels (aéronautique, défense, pharmacie, finance) disposeront d'une option européenne pour leurs besoins en calcul quantique, réduisant la dépendance aux offres américaines dans un domaine aux implications stratégiques évidentes.
  • Pour les investisseurs : le modèle Quobly démontre qu'un financement public bien orchestré (Bpifrance Deep Tech 2030, Fonds EIC) peut catalyser l'investissement privé industriel. C'est un cas d'école de la doctrine « France 2030 » appliquée aux technologies de rupture : concentrer les ressources sur des champions identifiés plutôt que de saupoudrer.

Ce qu'il faut retenir

La Série A de Quobly n'est pas qu'une levée de fonds : c'est la matérialisation d'une stratégie industrielle française dans le quantique. En associant une technologie différenciée (qubits sur silicium FD-SOI) à un écosystème de partenaires industriels intégrés verticalement, la start-up grenobloise se positionne comme un concurrent sérieux dans la course mondiale au calcul quantique commercial. Le timing est serré (premier produit fin 2026), mais l'exécution bénéficie d'un alignement rare entre capitaux, capacités industrielles et volonté politique.

Pour les décideurs, le message est double : d'une part, la diversification des approches technologiques (silicium vs ions piégés vs supraconducteurs) signifie que le marché quantique reste largement ouvert, sans vainqueur désigné ; d'autre part, la dimension géopolitique de la course quantique s'intensifie, avec des implications directes sur les chaînes d'approvisionnement, l'accès aux technologies et la propriété intellectuelle. Les entreprises qui commencent dès maintenant à explorer les cas d'usage quantiques pertinents pour leur secteur seront mieux positionnées lorsque les premières machines commerciales seront disponibles.

Enfin, le modèle Quobly illustre une tendance de fond : l'effacement progressif de la frontière entre capital-risque et politique industrielle dans les technologies de souveraineté. Les tours de table deeptech ressemblent de plus en plus à des consortiums stratégiques, et les investisseurs purement financiers devront apprendre à évoluer dans cet environnement où la rentabilité se mesure en décennies, pas en années.