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Anthropic met Samsung dans la course aux puces IA : la pièce manquante que Nvidia n'a pas vue arriver

Le 2 juillet 2026, The Information lâche une information qui réorganise silencieusement l'échiquier des semiconducteurs IA : Anthropic est en négociations avec Samsung pour la fabrication d'une puce custom. Aucun design n'est finalisé, aucune spécification arrêtée. Mais ce n'est pas le hardware qui compte : c'est ce que ce mouvement révèle de la transformation accélérée de l'industrie. En six mois, un laboratoire qui était encore totalement dépendant des puces de ses fournisseurs cloud a recruté l'architecte du programme chip d'OpenAI, dépassé les 30 milliards de dollars de revenus annualisés, et engagé des discussions avec le deuxième plus grand fabricant mondial de semiconducteurs. La pièce manquante de ce puzzle n'est pas technique. Elle est stratégique.

AKAOR Editorial · 3 Juillet 2026 · 8 min de lecture

Résumé exécutif

Le projet de puce custom d'Anthropic doit être lu à trois niveaux. Au niveau opérationnel, c'est une réponse directe aux pénuries de GPU qui ont étranglé le déploiement de Claude. Au niveau concurrentiel, c'est un rattrapage : OpenAI a dévoilé la semaine dernière son processeur « Jalapeño », construit par Broadcom, et Google et Amazon proposent depuis des années leurs propres puces (TPU, Trainium) sur leurs clouds respectifs. Mais le troisième niveau, le niveau stratégique, est celui que le marché n'a pas encore correctement décodé. En choisissant Samsung plutôt que TSMC, Anthropic ne choisit pas seulement un fabricant : il choisit un positionnement dans la guerre froide technologique qui oppose les États-Unis à la Chine, et il le fait au moment même où il renforce ses barrières anti-accès chinois à Claude. La coïncidence de ces deux annonces, le même jour, n'en est pas une.

Les faits

  • The Information révèle le 2 juillet 2026 qu'Anthropic est en pourparlers avec Samsung Electronics pour la fabrication d'une puce IA sur mesure. Aucune décision n'a été prise sur l'usage, la puissance ou l'intégration serveur de la puce. Anthropic pourrait encore abandonner le projet. L'entreprise a recruté Clive Chan, qui a précédemment contribué à construire le programme de puces custom d'OpenAI, signalant un passage de l'exploration au développement actif depuis le rapport initial de Reuters en avril 2026.
    TechCrunch · Anthropic is discussing a new custom chip with Samsung, 2 juillet 2026
  • The Next Web rapporte qu'Anthropic a déclaré qu'un « stack hardware diversifié incluant des puces de Google, Amazon et Nvidia continuera d'être central dans sa stratégie de calcul » et n'a rien ajouté sur les discussions avec Samsung. Le chiffre d'affaires annualisé d'Anthropic a dépassé 30 milliards de dollars début 2026, plus du triple des 9 milliards de fin 2025, rendant le silicium custom économiquement viable. Anthropic a aussi signé en avril un accord avec Google et Broadcom pour environ 3,5 gigawatts de calcul TPU à partir de 2027.
    The Next Web · Anthropic is in talks with Samsung to manufacture a custom AI chip, 2 juillet 2026
  • Financial Times rapporte qu'Anthropic renforce ses mesures pour bloquer l'accès chinois à Claude, en surveillant les comptes pour détecter des indicateurs d'accès non autorisé dans les régions non supportées. « Nous interdisons explicitement l'accès ou la facilitation d'accès à Claude dans les régions non supportées, y compris la Chine », a déclaré l'entreprise. Cette annonce intervient le même jour que la révélation du projet Samsung, dessinant les contours d'une stratégie à deux fronts : indépendance hardware et verrouillage géopolitique.
    Financial Times · Anthropic moves to close loopholes that allow Chinese access to Claude, 2 juillet 2026
  • TechCrunch (De Chant) publie une analyse approfondie du coût environnemental réel de l'IA : les émissions carbone de Google ont bondi de 25 % et celles d'Amazon de 16 % en un an, principalement à cause des émissions Scope 3 (construction de data centers, fabrication de GPU, recours accru au gaz naturel). Amazon a ajouté plus de 1,2 GW de capacité data center au seul T4 2025. Ces chiffres fournissent le contexte matériel du mouvement vers les puces custom : optimiser le calcul ne sert pas seulement à réduire les coûts, mais aussi à contenir une empreinte carbone qui menace directement les engagements net-zero des géants de la tech.
    TechCrunch · A warning sign about AI's real cost, courtesy of Google and Amazon, 2 juillet 2026

Analyse stratégique

1. Le choix de Samsung n'est pas industriel : il est géopolitique. TSMC fabrique les puces avancées de Nvidia, Apple, AMD et de la quasi-totalité de l'industrie. Mais TSMC est aussi le point de défaillance unique de la chaîne d'approvisionnement mondiale des semiconducteurs, concentré à 90 % sur Taïwan, à portée de missile de la Chine. En choisissant Samsung, qui produit déjà des puces pour Nvidia et co-construit une usine en Corée du Sud, Anthropic diversifie non seulement ses fournisseurs mais aussi son exposition géopolitique. Pour une entreprise qui vient de passer trois semaines sous contrôles d'exportation ordonnés par le Pentagone, et qui annonce simultanément le renforcement de ses barrières anti-accès chinois, cette diversification n'est pas une option. Elle est une condition de survie.

2. Le recrutement de Clive Chan signale un basculement de phase : de l'exploration à l'exécution. En avril 2026, Reuters rapportait qu'Anthropic « jouait avec l'idée » de produire ses propres puces. Trois mois plus tard, l'entreprise a débauché l'architecte du programme chip d'OpenAI et ouvert des négociations avec un fabricant. La différence entre « jouer avec l'idée » et « recruter le responsable du programme concurrent » est la différence entre une exploration et un engagement. Le recrutement de Clive Chan est le signal le plus fort que le projet est passé en phase d'exécution, même si le livrable final reste indéterminé.

3. Les 3,5 GW de TPU Google sont une assurance, pas une destination finale. L'accord signé en avril avec Google et Broadcom pour 3,5 gigawatts de calcul TPU à partir de 2027 est massif. Mais c'est un contrat de capacité, pas une stratégie. Avoir une puce custom permet à Anthropic de négocier ses contrats de capacité en position de force : chaque térawatt-heure que Samsung peut produire est un térawatt-heure que Google n'a pas besoin de fournir, et donc un levier de négociation. La puce custom n'a pas besoin d'être meilleure que les TPU ou les GPU Nvidia pour avoir de la valeur stratégique : elle a juste besoin d'exister comme alternative crédible.

4. La convergence hardware-sécurité dessine une industrie à deux vitesses. Le même jour, le 2 juillet 2026, Anthropic annonce un projet de puce custom avec Samsung et le renforcement des barrières anti-accès chinois à Claude. La coïncidence est trop parfaite pour être fortuite. Une puce custom fabriquée par Samsung, sous contrôle sud-coréen, offre un niveau de sécurité de la chaîne d'approvisionnement que des GPU Nvidia fabriqués par TSMC ne peuvent pas garantir de la même manière. Le message aux régulateurs américains est limpide : Anthropic ne se contente pas de fermer l'accès logiciel à la Chine ; il construit aussi une infrastructure hardware qui réduit structurellement les risques de la chaîne d'approvisionnement. Pour une entreprise qui aspire à décrocher des contrats gouvernementaux de défense et de sécurité nationale, c'est un argument commercial décisif.

5. Le coût environnemental caché rend le custom silicon inévitable, pas optionnel. Les données de TechCrunch sont sans appel : +25 % d'émissions pour Google, +16 % pour Amazon, principalement en Scope 3. La fabrication de GPU est l'un des postes les plus émetteurs de la chaîne IA, avec des usines de semiconducteurs asiatiques fonctionnant sur des réseaux électriques fortement carbonés. Une puce custom, optimisée pour les besoins spécifiques des modèles d'Anthropic, pourrait réduire le nombre de puces nécessaires par unité de calcul utile, et donc l'empreinte carbone par token inféré. Ce n'est pas un argument marketing : c'est un impératif de survie pour une industrie dont les engagements net-zero deviennent mathématiquement intenables au rythme actuel de croissance de la demande.

Impact business et sectoriel

  • Pour l'écosystème des semiconducteurs : le mouvement d'Anthropic valide une tendance qui n'était jusqu'ici qu'une hypothèse : les laboratoires d'IA ne se contenteront pas d'être clients des fondeurs, ils deviendront concurrents de leurs propres fournisseurs sur la conception. Nvidia, qui domine le marché avec plus de 80 % de part, voit sa base de clients stratégiques se transformer en concurrents potentiels. Le vrai risque pour Nvidia n'est pas qu'Anthropic réussisse sa puce : c'est que le mouvement d'Anthropic inspire Google et Amazon à accélérer leurs propres programmes, créant un effet domino.
  • Pour Samsung : l'opportunité est asymétrique. Samsung est déjà un partenaire majeur de Nvidia, et co-construit une usine de puces IA en Corée du Sud. Ajouter Anthropic à son portefeuille de clients IA (Nvidia, Google, potentiellement Anthropic) renforce sa position comme alternative crédible à TSMC pour la prochaine génération de puces IA. Si le projet aboutit, Samsung pourrait devenir le fondeur de référence pour les laboratoires d'IA qui cherchent à diversifier leur exposition à Taïwan.
  • Pour les investisseurs : le signal est double. D'un côté, 30 milliards de dollars de revenus annualisés justifient économiquement l'investissement dans le silicium custom, qui demande des volumes significatifs pour être rentable. De l'autre, les coûts de R&D et de fabrication d'une puce custom sont colossaux, et le risque d'échec est réel. Anthropic n'a pas encore décidé des spécifications, et le projet pourrait être abandonné. La valorisation implicite d'Anthropic, déjà élevée après son dépôt confidentiel d'IPO, intègre-t-elle correctement ce risque d'exécution ? La réponse déterminera la prime que les marchés publics accorderont, ou non, à la stratégie de verticalisation hardware.
  • Pour l'industrie de la cybersécurité : le renforcement simultané des barrières anti-accès chinois et du projet de puce custom crée un précédent : la sécurité de l'IA n'est plus seulement une question de logiciel et de gouvernance des modèles, mais aussi de chaîne d'approvisionnement hardware. Les entreprises qui déploient des modèles d'IA frontière vont devoir auditer non seulement le code et les poids des modèles, mais aussi l'origine et la chaîne de fabrication des puces sur lesquelles ces modèles tournent.

Ce qu'il faut retenir

Le projet de puce custom d'Anthropic avec Samsung est un signal faible que l'industrie aurait tort d'ignorer. Il ne s'agit pas de savoir si la puce verra le jour, ni même si elle sera compétitive face aux H100 de Nvidia ou aux TPU de Google. Il s'agit de comprendre que la couche hardware de l'IA est en train de se fragmenter, et que cette fragmentation suit des lignes de fracture qui ne sont pas uniquement techniques : elles sont géopolitiques, réglementaires et environnementales.

Pour Anthropic, le projet Samsung sert trois objectifs simultanés dont un seul est technique. Le premier est la diversification de la chaîne d'approvisionnement, à un moment où la dépendance à TSMC devient un risque systémique documenté. Le deuxième est la création d'un levier de négociation face à Google et Amazon, dont Anthropic reste dépendant pour le calcul cloud malgré ses 30 milliards de revenus. Le troisième est le positionnement réglementaire : une puce custom sous contrôle sud-coréen est un argument de poids dans les discussions avec le Pentagone et le département du Commerce, qui viennent de lever des contrôles d'exportation sur Fable 5. Les trois objectifs convergent vers une même destination : la souveraineté technologique.

Enfin, la simultanéité des annonces du 2 juillet n'est pas fortuite. Le même jour, Anthropic parle de puce custom et de verrouillage anti-accès chinois. Le même jour, TechCrunch publie une analyse des émissions carbone qui rendent le statu quo hardware intenable. Le même jour, OpenAI déploie GPT-5.6 sous supervision gouvernementale. Ces événements ne sont pas liés causalement, mais ils sont structurellement connectés : ils racontent l'histoire d'une industrie qui découvre que la maturité technologique ne suffit plus, et que la prochaine frontière n'est pas celle des modèles, mais celle de l'infrastructure qui les fait tourner.

Sources